LUNDI 1 JUILLET 2019

Le futur de l’information est la conversation entre petits groupes de confiance

Les gens s’échangent de plus en plus l’information via messages. Ils cherchent un meilleur accès à la vérité.

Cet article est une traduction inédite de la version originale rédigée par Chikai Ohazama et éditée sur TechCrunch.

Quand je suis arrivé pour la première fois en Californie, un de mes endroits préférés où manger des sushis était le quartier de Downtown Mountain View. Ils avaient ces petits bateaux qui flottaient autour du bar, transportant chacun quelques sushis sur un petit plat. On n’avait qu’à s’assoir là, choisir ceux qu’on préférait et commencer à  manger – très efficace et plutôt amusant.

J’ai l’impression que ma manière de consommer l’information aujourd’hui ressemble à ces bateaux à sushi. Je m’assieds, l’information arrive par vague et je choisis les articles qui me plaisent pour les lire. Très efficace et plutôt amusant. Mais je suis resté coincé au “bar-à-sushis-de-l’information” trop longtemps, à regarder toujours les mêmes rouleaux de surimi passer. J’ai besoin d’une meilleure façon de consommer l’information.

Comme vous l’avez surement deviné, le “bar-à-sushis-de-l’information” c’est Facebook, Twitter et compagnie. L’algorithmique des flux d’information a tendance à aller au plus simple et à s’adresser aux instincts les plus primaires des gens. Cela dit, il a sa place et donne un aperçu de ce qui capte l’intérêt du public – mais ce n’est pas un repas complet. Pourtant c’est devenu l’intégralité de notre alimentation. C’est comme les gens qui mangent chez McDonalds au petit déjeuner, au déjeuner et au dîner. Ça a bon goût, c’est addictif mais c’est très mauvais pour la santé sur le long terme.

Alors que faire, comment faire la différence ?

Les newsletter par email ont connu un regain de popularité, mais elles sont compliquées à gérer et à trier. Christopher Mims du Wall Street Journal a tweeté à propos de ce problème:

Si tout le monde a une newsletter par email et que quelqu’un avait la brillante idée de les réunir toutes à un seul endroit où l’on pourrait s’y abonner ou se désabonner, ne serait-ce pas réaliser le rêve d’une base ouverte, sans surveillance en alternative à Facebook ?

Et Steven Sinofy avait eu une réponse amusante:

Et on appellerait ça le RSS.

En effet, voilà une autre “ancienne” technologie comme les emails vers laquelle les gens se tournent pour leur dose journalière d’information. Wired a déclaré que “C’est l’heure du retour du RSS” et ce n’est pas passé à côté de leaders respectés tel que Brad Feld. Mais le RSS a eu un passé mouvementé, principalement utilisé par les des professionnels cherchant à rester à jour sur leurs industries respectives; plutôt que par le consommateur moyen.

Si les newsletter ou le RSS devenaient l’option de remplacement, ils auraient besoin d’une nouvelle approche ou d’un nouveau cadre, pas d’être réutilisés tels quels. Mais ce n’est qu’une partie du problème. Aujourd’hui, nous nous sommes habitués à avoir nos amis ou d’autres gens autour quand nous lisons l’information. Même si vous ne la commentez pas vous-même, l’information existe dans un contexte de conversation publique et à travers les réactions des gens; et que ce soient vos amis ou des célébrités, ils en font souvent partie.

Ces conversations publiques peuvent très vite devenir toxiques et sont la raison principale pour laquelle les gens fuient et cherchent des alternatives, mais je ne crois pas que les gens soient prêts à tout abandonner et à revenir au temps où on lisait les journaux seuls devant leur petit déjeuner. Je pense que les gens veulent toujours être entourés – ils veulent juste être en sécurité et éviter les “trolls”.

Je pense que les gens cherchent à se protéger des réseaux sociaux envahissants, ne sachant plus à qui faire confiance et cherchant un meilleur accès à la vérité.

Aux débuts d’internet, l’information se propageait via le web par hyperliens et ce monde était dominé par le moteur de recherche Google. À mesure que Facebook et Twitter ont grandi, l’information a commencé à se propager via les réseaux sociaux.  À présent, les gens s’échangent de plus en plus l’information via messages, ce qui a l’air d’être la prochaine étape de cette évolution. On peut déjà voir cette transition se faire dans des endroits comme l’Inde avec WhatsApp qui devient la source majeure de désinformation. Et on peut trouver des expériences intéressantes comme “Lisez-moi sur Telegram” de Naveen Selvadurai, où il poste des articles dans un groupe Telegram.

Mais dans l’ensemble, il n’y a pas eu beaucoup d’évolutions ou de progrès du côté des messages sur l’équation pour être suffisant et pour l’adapter en outils de diffusion de l’information. On en est encore au stade de la conversation banale qui a peu de points communs avec les “flux d’informations”. Mais étant donné le changement en cours, c’est peut-être le bon moment de repousser les frontières de l’avenir du message. Je pense que les gens cherchent à se protéger des réseaux sociaux envahissant, ne sachant plus à qui faire confiance. Ils cherchent un meilleur accès à la vérité.

J’ai la certitude que le fait de fermer le cercle à un groupe plus proche, plus digne de confiance serait bien accueilli par les gens. Ça ne veut pas seulement dire des amis, on pourrait inclure des experts respectés ou des porte-paroles de la communauté qui aideraient à guider les gens à travers le brouhaha et la distraction.

Mike Isaac a récemment initié une newsletter intitulée “Brain Dump” (“Décharge cérébrale” ndlt) dans laquelle il s’exprime à propos des posts sur la vie privée de Mark Zuckerberg, mais ce qui a attiré mon attention c’est un paragraphe proche de la fin:

C’est en partie une des raisons pour lesquelles j’ai commencé cette newsletter, sous la forme étrange d’un hybride semi-privé – une newsletter publique, envoyée directement dans les boîtes mails, qui occasionnellement déclenche une conversation avec certains d’entre vous (ce qui me plait beaucoup). Je me sens beaucoup mieux qu’en faisant défiler Twitter et en regardant la méchanceté à l’oeuvre.

Un forum public sur le modèle de l’interaction positive. Même Fred Wilson a noté que ses lecteurs lui envoie souvent des mails directement avec des messages qui engagent une conversation en tête à tête. Je me demande si Fred l’apprécie autant que Mike.

Je sais que l’échelle n’est pas très parlante mais c’est au moins un point de départ intéressant qui nous indique la direction à suivre. L’équivalent moderne de la conversation en tête à tête par email est la conversation privée, une direction que Facebook a annoncé prendre sans détour, ainsi que l’endroit où les gens passent le plus de temps à communiquer ces jours-ci, en particulier avec l’avènement du téléphone mobile. La newsletter a aussi besoin d’un équivalent moderne, elle aurait peut-être à apprendre des podcasts qui sont en pleine réinvention ces derniers temps.

De fait, les podcasts ont adopté le RSS comme un standard pour alimenter leur flux. Ce système a des lacunes mais dans l’ensemble le job est suffisamment bien fait pour qu’on continue à l’utiliser et c’est devenu un incontournable pour tout podcast qui cherche à être distribué. Même si ça peut avoir l’air d’un protocole fantaisiste datant des vieux jours d’internet, le RSS y est plus enraciné que vous ne le croyez.

Donc si on se demande qui pourrait nous guider à travers le brouhaha et la distraction, est-ce que des gens comme Mike Isaac ou Fred Wilson pourraient être ceux qui nous portent vers la compréhension de la réalité du monde actuel ? Ce sont deux personnes très différentes, avec des motivations différentes et qui sont parfois à l’opposé l’un de l’autre.

Mike Isaac est un journaliste du New York Times, un journal qui a récemment fait une campagne avec pour slogan: “La vérité est plus importante que jamais”. Nous vivons dans un monde où le journalisme de qualité est mourant et pourtant tellement précieux. La presse libre a toujours été le garde-fou de la démocratie et, comme le  dit le Washington Post, “La démocratie meurt dans l’obscurité.” Les journalistes constituent probablement le groupe le plus évident de gens à même de nous guider, puisque c’est au coeur de ce qu’ils représentent et que c’est leur mission d’exposer la vérité.

Fred Wilson est un investisseur en capital risque pour Union Square Ventures. Il a un intérêt financier derrière beaucoup des sujets à propos desquels il écrit, mais ça ne le disqualifie pas nécessairement comme porte-parole de la communauté. Beaucoup des gens qui font l’objet des articles écrit dans le New York Times devraient avoir la parole. “The Players’ Tribune” est une agence média construite entièrement autour de ce concept, donnant aux athlètes une plateforme pour se connecter au monde selon leurs propres critères. Les critiques sont sceptiques sur le fait que ces histoires sont romancées mais on peut difficilement ignorer des témoignages comme celui du père qui s’efforce de faire aimer la lecture à son fils ou comment l’histoire de Steph Curry a atteint son fils comme aucun autre journal sportif n’aurait pu.

C’est pourquoi je crois qu’il faudra un groupe d’acteurs différents pour nous guider tout comme lire un seul journal aujourd’hui ne garantit pas forcément d’avoir l’histoire dans son intégralité. Ça commencera certainement par une conversation en tête-à-tête entre ces acteurs et leurs lecteurs mais ce ne sera que le début.

Les gens commencent à s’éveiller à la réalité du monde digital dans lequel nous vivons et ils s’aperçoivent qu’ils ne sont pas en sécurité.

Tout comme les adolescents se retrouvent à utiliser Google docs comme application de chat à l’école, les plus âgés se retrouvent à utiliser tous les outils qui leur tombent sous la main pour comprendre la réalité du monde d’aujourd’hui. Il y a une opportunité de construire un outil dans ce but et je suis sûr que les entreprises, petites et grandes, sont en train d’essayer de trouver la solution. Pour certaines comme Facebook, c’est une question existentielle. Pour des journaux comme le New York Times and le Washington Post, c’est une opportunité de se renouveler après la révolution d’internet. Et pour les entrepreneurs, ça pourrait être une chance de profiter d’une pente savonneuse pour se faufiler vers le succès.

La raison pour laquelle c’est en train d’arriver c’est que les gens commencent à s’éveiller à la réalité du monde digital dans lequel nous vivons et qu’ils s’aperçoivent qu’ils ne sont pas en sécurité. Si on s’appuie sur le modèle d’Eugene Wei, le capital social est devenu monumental mais n’est pas le problème en soi – le problème c’est que le capital social est devenu une ressource que l’on peut acheter, vendre et utiliser de n’importe quelle manière.

Tout allait bien quand seuls les influenceurs sur Youtube et Instagram diffusaient des produits et gagnaient de l’argent mais quand on a commencé à se servir de ce même capital social pour influencer les élections, les gens ont commencé à se sentir anxieux et à douter de leur sécurité. L’enjeu change pour devenir ce qu’Eugene Wei définit dans un de ses posts comme un enjeu de confiance. Nous avons perdu quelques niveaux dans la pyramide des besoins de Maslow et la sécurité doit être reprise en main avant qu’on puisse retourner à l’estime.

Mais nous voulons revenir à la confiance et la sécurité de manière durable et pour ce faire nous avons besoin du bon business model. La chose délicate c’est que la confiance tend à être reliée réciproquement à l’argent. Plus l’on a d’argent, moins le public nous fait confiance. Je ne crois pas que que le grand public fasse confiance aux millionnaires pour être les garants de leurs intérêts personnels et l’écart grandissant entre les classes sociales ne fait qu’aggraver la chose, faisant éclater des révoltes comme “Occupy Wall Street” et des slogans politiques comme “Nous sommes les 99%”.

Ironiquement, en ce qui concerne la confiance, la banque est une bonne analogie. Les gens ont besoin d’avoir confiance en la banque pour mettre leur argent en sécurité. S’ils font confiance à la banque, plus de gens y mettront leur argent. S’ils ne lui font plus confiance, ça créera la panique et tout le monde se précipitera pour retirer leur argent de la banque. 

Dans le contexte des réseaux sociaux, la monnaie est l’attention des gens et la banque est ce qui maintient leur attention. Les gens perdent confiance en ces “banques d’attention”, alors ils s’en éloignent et cherchent un nouvel endroit plus sûr pour y entreposer leur attention. Encore une fois, d’après le modèle d’Eugene Wei, la difficulté de la migration hors d’un réseau social dépendra du capital social accumulé dans la “banque d’attention” et s’il est difficile de transférer ce capital social, il sera beaucoup plus dur de partir. Mais en ce qui concerne le consommateur moyen, je ne pense pas qu’il ait beaucoup de capital social, il aura donc moins de mal à partir. Et quand suffisamment de consommateurs moyens seront partis, il y aura une déflation massive du capital social sur la plateforme ce qui facilitera le départ des “riches” à leur tour.

Revenons au business model. Tout comme les banques font du profit en gardant l’argent de certains et en le prêtant à d’autres, les réseaux sociaux gagnent de l’argent en gardant l’attention de certains et en la prêtant à d’autres. Le moyen par lequel l’attention des gens est capturée est passé de la page imprimée à la page web en ligne, puis de cette page à un post sur les réseaux sociaux. Et si la progression vers le message est terminée, l’attention migrera vers la conversation, ce qui demandera une transformation de la façon dont on prête l’attention des gens.

Entretenir le dialogue entre chaque parties, qu’on les apprécie ou non, ne pourra que nous aider à nous approcher de la vérité.

Cette transformation est une opportunité de réinventer le business model. Il reste fondamentalement centré sur le prêt d’attention mais il peut devenir plus tangible. Si on revient aux médias imprimés, quand on achetait une publicité dans un magazine on avait besoin de connaître la taille du lectorat comme une jauge pour évaluer l’attention qu’on allait vous porter. Si ce que vous obtenez à la place, c’est une conversation avec un client potentiel, c’est beaucoup plus précieux. Un bon indicateur du fait que ce business model fonctionne est une entreprise comme Intercom, qui crée des outils pour engager directement la conversation avec les clients au lieu de les envoyer simplement sur une page d’accueil.

À présent, si on en revient aux gens qui ont besoin d’un meilleur moyen de comprendre la réalité du monde qui les entoure, peut-on avoir une discussion franche et honnête sur un produit qui donnerait une mauvaise image de l’entreprise qui le fabrique tout en faisant en sorte qu’elle garde l’envie de faire de la publicité sur la plateforme ?

La réponse à cette question se trouve dans les messages privés. Sur une plateforme comme Facebook ou Twitter, où la conversation est publique, la “place publique” comme l’appelle Zuckerberg, ça risque plutôt de poser problème. Mais si la conversation reste privée ou en petits groupes, alors le problème est moindre. Fait correctement, cela pourrait constituer une opportunité de changer les états d’esprits ou d’éclaircir les malentendus.

Comme dit plus tôt, il y aura besoin d’un groupe de porte-paroles divers pour nous guider vers la vérité, et les entreprises devraient avoir une voix dans les conversations où les gens parlent de leurs produits ou services. Ça ne change pas beaucoup de Yelp qui donne une chance aux enseignes de répondre aux avis et de se défendre. Je pense que c’est la chose juste à faire et que ce qui importe ce n’est pas qui a raison et qui a tort mais la conversation en elle-même. Entretenir le dialogue entre chaque parties, qu’on les apprécie ou non, ne pourra que nous aider à nous approcher de la vérité. Les faire taire n’aidera en rien. Elles ont juste besoin d’être en sécurité avec les gens en qui elles ont confiance.

Si vous descendez Harrison Street à San Francisco dans le quartier de Mission, vous arriverez en face d’un magasin aux fenêtres noircies, juste en face du restaurant primé, Flour + Water (où Steve Jobs est connu pour s’y être fait refuser une table). La seule note que vous trouverez est sur la porte d’entrée et annonce: “Sur réservation uniquement sasakisf.com.”

Vous ne devineriez jamais en la regardant comme ça, mais il s’agit aussi d’un restaurant primé, tenu par Masaki Sasaki, qui a remporté une étoile Michelin quand il était chef à Maruya et a été le consultant de beaucoup d’autres restaurants d’Omakase à San Francisco. Le restaurant n’a que 12 places assises et n’offre qu’un menu à prix unique par nuit. Quand j’ai envie des meilleurs sushis en qualité et en service, c’est là que je vais. Chaque bouchée vous envoie dans un monde parallèle et vous ne pouvez vous empêcher de fermer les yeux pour profiter au maximum de l’expérience. Ça tombe bien que les Omakase soient si populaires de nos jours : cela permet de vivre cette expérience intimiste avec le poisson de la meilleure qualité préparé à la main par un chef étoilé.

Je pense que c’est la direction que l’on prend avec notre consommation journalière de l’information – en petits groupes, avec la meilleure qualité proposée par des experts en qui nous avons confiance. On peut déjà voir ce changement à l’oeuvre dans le comportement des gens, en partie à cause des événements récents mais aussi parce qu’ils commencent à se faire leur propre éducation sur la manière dont fonctionne toute cette technologie et ce que ça signifie pour eux personnellement.

Avec ces nouvelles connaissances vient l’action et les gens vont commencer à faire des choix différents en fonction de leur ressenti sur ce qu’ils ont appris. Et cette action mènera à des opportunités pour les entreprises, nouvelles ou anciennes, de proposer un service adapté à ce que les gens savent désormais.